Entretien avec Peter Gumbel

Vous êtes journaliste anglais, professeur à Sciences Po, père de deux filles scolarisées en France. Est-ce votre expérience personnelle qui vous a amené à écrire On achève bien les écoliers, livre-enquête mettant le doigt sur les écueils du système scolaire français ?

Mes expériences personnelles ont effectivement été un point de départ. Je n’ai pas écrit ce livre à partir de ce que j’ai vécu, mais ce que j’ai vécu m’a permis de constater qu’en France il y a une culture spécifique en matière d’éducation. Ensuite ma démarche a été journalistique, j’ai été chercher des documents, des sources, des comparaisons pour nourrir mon écriture. La première question que je me suis posé est : est-ce qu’il y a vraiment une culture française spécifique dans les salles de classe ? Et là les études et les comparaisons ont clairement montré que le manque de confiance des élèves, leur peur de l’échec, la peur de se tromper sont présents depuis 15 ans en France. La deuxième question que je me suis posé était : est-ce que l’on peut parler d’un système ? La réponse était clairement oui. Et la dernière était, compte tenu des problèmes que rencontre l’Education nationale : est-ce que l’on peut aussi incomber certains de ces problèmes à cette culture ? Et la réponse était encore oui, surtout concernant la sensation de mal-être à l’école.

Avez-vous réussi à découvrir les raisons de ce mal-être?

Je crois que cela remonte à l’idée qu’on se fait de l’école. Qu’est-ce que c’est l’école ? En France l’école est conçue comme lieu de transmission des savoirs. Point final. Or dans tous les autres pays que je connais, il est aussi question de la transmission des savoirs, mais également du développement personnel de l’enfant, de sa créativité, de son épanouissement. L’idée qu’on se fait de l’école à l’étranger est de plus en plus liée à la psychologie de l’enfant, dans l’optique d’encourager chez lui un désir d’apprendre, un amour de l’apprentissage. De ce constat de départ, j’ai pu constater que la formation des professeurs en France est l’un des premiers facteurs d’explication.

La formation des professeurs est de fait de plus en plus académique…

Exactement, mais pour le meilleur aussi. Tout le système français n’est pas critiquable. Le niveau académique est très élevé, les exigences également. Et c’est magnifique. Sauf que si la moitié des élèves ne sont pas capables de suivre ce qu’enseignent les professeurs, il faut quand même se demander à quoi sert tout cela.

Vous voulez dire que le niveau académique que doivent acquérir les professeurs pour obtenir leurs diplômes étant très exigeant, ces professeurs vont avoir le même niveau d’exigence une fois dans leur classe ?

Oui. Mais d’autres facteurs jouent : d’abord la formation des professeurs ne mise pas suffisamment sur l’approfondissement de la pédagogie et de la psychologie. D’autre part, il y a aussi le fait que le système traite les enseignants comme des enfants. Les professeurs sont notés, évalués par leur hiérarchie sur leur capacité à finir le programme. Cette évaluation ne se concentre pas sur la vérification que les élèves suivent. Et cela, c’est déjà un écart majeur entre l’essence du système et la réalité sur le terrain. Car au quotidien 20% des élèves ne sont pas capables d’intégrer les cours. Ce chiffre concerne le lycée, mais c’est déjà le cas au collège et de manière plus atténuée en primaire.

 
Le 1 janv. 2011