Interview Anne-Claudine Oller, sociologue de l’éducation

Vos travaux portent en grande partie sur le coaching scolaire, de quoi s’agit-il ?

C’est une pratique d’accompagnement à la scolarité non disciplinaire qui peut être faite au sein de l’école mais qui globalement est une pratique privée. Les parents payent un coach indépendant ou un institut de coaching pour accompagner leur enfant. Il y a beaucoup de demandes concernant les questions d’orientation mais aussi de gestion du stress. En faisant le constat de cette demande d’orientation, j’ai regardé ce qu’il se faisait au sein de l’éducation nationale concernant l’orientation. J’ai pu constater que les textes officiels de l’éducation nationale évoquent largement la réalisation de soi, un vocabulaire qui fait écho au coaching scolaire.

Quelle est la différence entre le coaching scolaire et le soutien scolaire ?

Le coaching scolaire est non disciplinaire. C’est ce qui le différencie du soutien scolaire. Bien sûr, les grandes enseignes privées de soutien scolaire peuvent aussi proposer des cours de méthodologie ou des bilans d’orientation, mais  ils ne se présentent pas comme des coachs et ils ne promettent pas à l’élève de faire émerger "sa" propre méthodologie. Les coachs considèrent que l'une des particularités du coaching, c’est d’amener le jeune à construire "sa" propre méthodologie, comme si celle-ci était innée et qu’il fallait lui permettre d’en prendre conscience. 

Peut-on trouver des points communs entre soutien scolaire et coaching scolaire ?

Il y a effectivement beaucoup de points communs entre les deux, aussi bien dans les raisons de faire accompagner son enfant que dans ce que cela peut produire. Pour autant, il ne faut pas négliger leurs différences, notamment dans les outils : les coachs s'appuient sur des outils issus de la psychologie comportementale, c'est quelque chose de "formalisé" (ils se sont notamment formés à la PNL, l'Analyse transactionnelle, systémique), alors que ce n'est pas le cas pour les accompagnateurs à la scolarité (dans des structures associatives) ou pour les professeurs de cours particuliers (qui travaillent sur une discipline et les connaissances inhérentes à cette discipline). Il y a également des différences fortes dans les buts recherchés : l'épanouissement et la réalisation de soi du côté du coaching scolaire ; l'augmentation ou le maintien des résultats scolaires pour les cours particuliers. Attention, cela ne signifie pas pour autant qu'un coaché (ou ses parents) ne souhaite pas augmenter ses résultats scolaires et qu'un professeur de cours particuliers n'a pas le souci du bien être de son élève; cela signifie que ce qui prédomine, ce qui importe le plus, est différent, même si sur un second plan, ils peuvent se rejoindre.

 

Historiquement, qu’est-ce qui a amené le soutien scolaire payant et le coaching scolaire à se développer ?

Les cours particuliers ne datent pas d’hier ! Ils existent depuis le 19e siècle, à l’époque ils étaient dispensés par des précepteurs. Ces cours particuliers bénéficiaient à des enfants de "bonnes familles" – aristocratiques ou bourgeoises. La fonction de ces cours était le maintien social. Ils permettaient à ces familles de ne pas se mélanger à des catégories sociales moins favorisées.

Si les cours particuliers se développent autant aujourd’hui c’est parce qu’on est confronté à la massification scolaire. Comme hier, les élites souhaitent maintenir socialement leur descendance grâce à l’obtention d’un diplôme. Pour ce faire, ces parents pensent qu’il faut recourir à une structure d’accompagnement de la scolarité quelle qu’elle soit. Aujourd’hui, un certain nombre de familles issues de milieux populaires font aussi appel à des structures d’accompagnement de la scolarité réalisant ainsi un véritable investissement dans la scolarité de leur enfant.  Il ne faut pas non plus négliger le fait que ces lieux d'accompagnement de la scolarité sont "des tiers lieux éducatifs", c'est-à-dire entre l'école et la famille. Ainsi, l'élève se met à distance des possibles tensions scolaires et familiales. Dans les entretiens menés avec les parents, on peut se rendre compte que l'école (la question des devoirs, de la réussite scolaire) cristallise, plus que d'autres sujets, les tensions familiales. Faire coacher son enfant, lui faire prendre des cours particuliers, l'inscrire dans un dispositif d'accompagnement scolaire, ce peut être également, pour les parents (et les enfants), un moyen de "pacification" de leurs relations.

Le coaching scolaire qui a émergé de manière informelle en France il y a une dizaine d’années est dans la même veine. Issu du coaching d’entreprise et du coaching sportif, le coaching scolaire travaille sur la gestion du stress, la motivation et la confiance en soi. Comme pour les cours particuliers, il se développe sur l’angoisse des parents au sujet de la scolarité de leur enfant.

Pourquoi les parents angoissent-ils au sujet de la scolarité de leur enfant ?

Parce que le diplôme offre une place sociale, un métier. Il y a cent ans, on était médecin ou avocat de père en fils. Si aujourd’hui la reproduction sociale est toujours observable, l’obtention d’un diplôme est devenue nécessaire et indispensable pour exercer et hériter de la clientèle de ses parents. De la même façon, il est devenu indispensable d’obtenir les « bons » diplômes. En effet, pour se maintenir socialement, la scolarité devient un véritable enjeu. De ce postulat nait l’investissement dans la scolarité que nous pouvons observer.

Est-il possible de bâtir une école juste – qui est tout de même la vocation de l’école Républicaine- lorsque les familles aisées aspirent à la reproduction des élites et surinvestissent dans la scolarité de leur enfant pour faire la différence ?

Mais toutes les familles – et pas seulement les familles aisées - ont l’aspiration de permettre à leur enfant de décrocher un diplôme le promettant à un bel avenir professionnel. Après la question est de savoir si toutes les familles peuvent accéder au soutien scolaire ou au coaching scolaire. Une autre question se pose : est-ce qu’il appartient à l’école ou aux familles de permettre aux enfants d’accéder aux diplômes ?

A l’occasion de ma thèse sur le coaching scolaire, j’ai eu l’occasion de découvrir la mise en place d’un dispositif de coaching scolaire dans les murs d’un lycée public. Ce dispositif mis en place par une professeure de mathématiques partait du constat que les élèves se libéraient de leurs blocages scolaires si l’on prenait le temps de leur donner la parole, de les écouter. Concrètement, elle proposait quelque chose de très proche du coaching : accompagnement non disciplinaire, prise de parole de l’élève et écoute de l’accompagnateur, mise en place d’objectifs. La grande différence avec le coaching scolaire, c’est que ce dispositif était proposé gratuitement par un établissement scolaire public et il était animé par des enseignants. Et ce qui importe le plus pour les enseignants dans cette aide individualisée c’est d’amener l’élève à s’interroger sur le sens de l’école alors que pour un coach, l’enjeu majeur est la réalisation de soi.

Pour conclure, quand l’école prend à sa charge ce type d’aide personnalisée, l’accompagnement n’est pas le même – il est dispensé par des enseignants alors que dans la sphère privée, il est dispensé par un coach issu du monde de l’entreprise- et la finalité, le message, est également différent. Pour l’école, il est indispensable de donner du sens à la scolarité, alors que dans la sphère privée (la famille) on recherche davantage l’épanouissement personnel de l’élève. Néanmoins, quel que soit le dispositif : les élèves disent obtenir des résultats.

L’école peut donc apporter des réponses ! Cet exemple semble aller dans le sens d’une école juste ou en tous les cas une école qui donne des moyens de réussir à ses élèves, qui se rend lisible elle-même, au lieu de laisser cette mission à des coachs payants issus du monde de l’entreprise.

Existe-t-il un discours de confrontation ou d’opposition à l’école lorsque le soutien ou le coaching sont dispensés en dehors des murs des établissements scolaires ?

 A priori quand on interroge les coachs, ils disent ne pas jeter la pierre sur l’école lorsqu’ils parlent aux parents ou aux élèves. Néanmoins, lorsque –moi, sociologue- j’échange avec eux, je constate que leur discours est plutôt critique. Pour eux : l’école ne prendrait pas suffisamment en compte les individualités, les personnalités propres de chaque élève qui ne se réduisent pas à des élèves mais qui sont aussi des adolescents, des jeunes, une école qui ne s’adapterait pas aux méthodes de chacun…

Peut-on parler d’une mise en concurrence entre le système éducatif classique et les organismes privés de coaching et de soutien scolaire ?

Je ne pense pas que l’on puisse parler d’une mise en concurrence. Pour qu’il y ait mise en concurrence il faudrait que ces organismes privés de soutien et de coaching puissent se substituer à l’école. Ce n’est pas le cas.

Alors, y a-t-il une mise en défaut de l’école ?

Si vous entendez par « mise en défaut  de l'école» le fait que les organismes privés de coaching ou de soutien scolaire font ce que l’école ne fait pas ou ce qu'elle devrait faire, dans ce cas, oui. Mais la question qu'il faut se poser, c'est "est-ce à l’école de prendre en compte toutes les individualités  et de permettre à chaque individu de s'épanouir ?" Effectivement, ces dispositifs d'accompagnement de la scolarité (les cours particuliers, le coaching scolaire) font des choses que l’école ne fait pas. Quand on est dans un cours particulier, on peut se tromper autant de fois que l’on veut, à l’école cela semble plus difficile… Dans un cours particulier on est tout seul avec un enseignant, à l’école ce n’est pas le cas. Dans un cours particulier on adopte le rythme que l’on veut, à l’école non. Et c’est un peu pareil pour le coaching avec en plus l'idée que chaque individu puisse trouve "sa" voie.

Est-ce que l’école pourrait pour autant mettre en pratique ces dispositifs d’aide personnalisée ?

On pourrait penser que l’aide personnalisée mise en place dans le lycée dont je vous parlais puisse être développée dans d’autres établissements. Le point important de ce dispositif, c’est qu’il a été initié par la base : c’est une volonté d’une enseignante, rejointe par d’autres enseignants et soutenue par l’administration. Si le ministère de l’Education nationale souhaite généraliser cette forme d’aide individualisée dans tous les établissements sans concertation et sans discussion préalable, je ne pense pas que cela puisse aussi bien fonctionner car les injonctions venues d’en haut risquent d'étioler le sens de l’action. En revanche, il serait intéressant de faire connaître cette expérience pour que d’autres enseignants puissent s’en inspirer, s'en emparer pour créer leur propre dispositif tout en gardant la base d'un volontariat car un tel dispositif demande beaucoup d'investissement de la part des enseignants.

Est-ce que la société ne recherche pas la performance à tout prix et que c’est finalement l’image de cette société - qui est révélée à travers les nouveaux enjeux de l’école – que désapprouvent les détracteurs du soutien scolaire payant ?

En quelque sorte, le mythe fondateur de l’école républicaine s’effondre, oui. Un certain nombre d’enseignants et de parents ont une image de l’école qui est construite. On parle toujours de l’école de Jules Ferry et des fils d’agriculteurs devenus enseignants. Mais dans l’école de Jules Ferry très peu d’élèves allaient au lycée ! L’école représente un idéal républicain : elle apparaît comme devant permettre l’ascension sociale.  Et recourir à des cours particuliers apparaît alors comme un manquement de l'école. C’est un peu le choc entre l’idéal républicain et la réalité.

Est-il possible de lutter contre la construction familiale de la réussite scolaire ?

Certes, ce sont les familles qui envoient leurs enfants à des cours particuliers, qui les dirigent vers des coachs scolaires ou leur offrent des séjours linguistiques à l’étranger, mais pourquoi les familles le font ? Et dans quel contexte le font-elles ? On ne peut pas retirer cette construction familiale de la réussite scolaire de son contexte social. Derrière tout cela, il y a quand même la peur du chômage, de l’avenir de leurs enfants !

N’existe-t-il pas un double discours : d’un côté tout le monde voudrait une école républicaine juste et de l’autre tout le monde - d’un point de vue individuel- veut que son enfant soit le meilleur ?

Bien sûr qu’il existe un double discours ! Quand on est confronté aux difficultés scolaires de son enfant, on fait tout son possible pour lui permettre de réussir : le scolariser dans le privé alors qu’on est prof dans le public, par exemple… Là encore cela peut sembler contradictoire mais ce n’est pas simplement du « faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais », c’est lié à un contexte social particulier. Et les différents travaux montrent bien que tous les parents ne sont pas tous "stratèges" de la même manière. Par exemple parmi les coachés scolaires, très peu sont des enfants de profs et ce sont très majoritairement des enfants de cadres d'entreprise.

L’école peut-elle être un temple qui resterait à l’abri des changements de la société ?

Non, je ne pense pas qu’elle y échappe aujourd’hui, puisque l’on voit bien que des discours présents dans le monde de l’entreprise pénètrent dans la sphère scolaire. On le voit d’ailleurs très bien dans les textes sur l’orientation. Ainsi, les qualités que doit acquérir l’élève sont des qualités que doit présenter un employé.

Après est-ce que l’école doit être un temple ? Est-ce qu’elle a déjà véritablement été un temple ? Avec la massification scolaire on a ouvert les portes de l’école à des élèves qui n’y avaient pas accès. L’école n’était pas un temple avant cela, elle était représentative de ceux qui la fréquentaient : l’élite. Aujourd’hui elle est tout aussi représentative de sa mixité.

Est-ce que le soutien scolaire et le coaching scolaire profitent de l’échec de l’école en venant combler ses failles ?

 En tout cas, ils vendent quelque chose que l'école ne fait pas. Et on peut, je pense, parler de marché éducatif du coaching scolaire. Certains coachs n’hésitent pas à avouer qu’ils se sont engagés dans le coaching scolaire parce que le marché du coaching en entreprise est bouché et qu’il y a un créneau à prendre par rapport aux jeunes.  Effectivement cela contribue à creuser des inégalités entre ceux qui ont recours aux cours particuliers et ceux qui n’y recourent pas, entre ceux qui se font coacher et les autres. C’est là où il y a véritablement une réflexion à avoir au niveau de l’école et des instances de l’école : est ce que l’on veut laisser ces questions à l’extérieur de l’école ? Certaines écoles ont eu des partenariats avec des entreprises de coaching scolaire privé. Là aussi se pose la question : est-ce que les réponses doivent venir des enseignants, du privé ou du monde associatif ?

 

Comment évalue-t-on l’efficacité du soutien scolaire ? Comment évalue-t-on l’efficacité du Coaching scolaire ?

 

Ces deux questions sur l'évaluation de l'efficacité se rejoignent. Dominique Glasman a mis en évidence que les résultats scolaires des élèves prenant des cours particuliers n'augmentent pas de façon très significative. Contrairement à ce que l’on pourrait penser de prime abord, cela ne signifie pas qu'ils ne font rien. Les élèves, mais aussi leurs parents, pointent d'autres choses : une éventuelle pacification des relations familiales, un "mieux-vivre" sa scolarité, être moins angoissé, etc. J'ai pu constater la même chose (et de façon encore plus accrue) pour le coaching scolaire, notamment du fait que ce ne soit pas un accompagnement disciplinaire : on ne fait pas des maths, du français. Les coachs, qui s'appuient sur des outils issus de la psychologie comportementale, travaillent avec le jeune sur son comportement : comment arriver à mieux s'organiser ? Comment arriver à gérer le stress? Comment faire le tri dans mes idées pour l'orientation ? On est donc sur des choses beaucoup moins "palpables" que les notes, même si on peut "mesurer" leur évolution. Par exemple, une coachée me disant que sur une échelle de 0 à 10 mesurant sa confiance en elle, elle était passée au début de son coaching de 3/10 à 8/10 à la fin du coaching. Pour les coachs, c'est ce changement de comportement qui permettrait ensuite à l'élève de pouvoir augmenter ses résultats scolaires (à la condition bien sûr qu'il apprenne ses leçons).

Le 17 avr. 2012