Interview de Jérémi Sauvage

Par quelles étapes (de langage) l’enfant doit-il passer avant son entrée à l’école maternelle ?

Jérémi Sauvage : Il n’existe pas une unique vitesse du développement du langage. En d’autres termes, il est « normal » que tous les enfants de 3 ans ne parlent pas de la même manière lorsqu’ils entrent à l’école maternelle. Les comparaisons que font les adultes sont donc souvent hasardeuses. L’une des missions de l’école maternelle sera ainsi notamment d’accompagner le développement du langage, de le stimuler en offrant aux jeunes enfants une multitude de situations langagières différentes (à deux, en petits groupes, dans la classe, dans le couloir, dans la cour, etc.) dans lesquelles l’enfant pourra s’exercer à parler en interaction avec des adultes et d’autres enfants. Ainsi, les étapes de l’acquisition du langage et les modalités conduisent à une réalité hétérogène en classe.

 

Que faire si on a l’impression qu’il n’avance pas ? A quel moment s’inquiéter ?

JS : Cette question reflète bien une inquiétude réelle de la part des adultes en général, de l’entourage de l’enfant en particulier. Les vrais problèmes concernant le langage sont, au final, assez rares dans les statistiques. Il faut donc être rassurant et rassuré dans un premier temps. L’impression qu’il n’avance pas est liée à l’absence de distinction entre parole et langage. La parole, pour faire simple, est la partie visible du langage. La recherche a montré qu’un enfant qui articule certains mots en faisant des erreurs (c’est ainsi que les adultes interprètent ces variations articulatoires, ex : un train = un krain), ne fait justement pas une erreur ou une faute mais construit et structure sa langue et son langage, c’est-à-dire au niveau de ce qui n’est pas visible. On sait d’ailleurs que les jeunes enfants de 15 mois sont capables de comprendre des énoncés linguistiquement complexes, bien avant de pouvoir produire eux-mêmes ce type d’énoncés au niveau de la parole. Autre exemple, des enfants entrent à l’école sans parler du tout (enfant mutique). Ce n’est pas pour autant qu’il y a un souci au niveau de l’acquisition du langage. Dans la très grande majorité des cas, au bout de quelques mois, ils se mettent à produire de la parole aussi bien que les autres élèves.  


Dans quelle mesure la période pré-scolaire influe-t-elle sur le développement de l’enfant ?

JS : La période pré-scolaire ne doit pas être une préparation à l’école. L’enfant se construit en interaction avec son environnement comme nous l’avons dit plus haut. Cela revient à mettre un petit être humain en construction sur les bons rails. Fort heureusement, il n’existe pas une seule manière de bien faire pour l’environnement. Personnellement, il me semble qu’une relation basée sur l’écoute, l’honnêteté, l’attention, etc. est très importante. Les limites sont également une étape essentielle dans le développement psycho-affectif car l’enfant les cherchera à partir de deux ans et il comprendra très vite que ces limites lui rendent service, qu’il n’est pas tout puissant. C’est là, je crois, un aspect important de la construction de l’identité sociale.


Observe-t-on véritablement une influence du mode de garde sur le développement de l’enfant (sur son langage notamment) ?

JS : La question de l’influence des modes de garde révèle une nouvelle fois une fausse bonne peur chez les parents. Sous prétexte de chercher le meilleur en tout, on en oublie souvent que plusieurs bonnes alternatives peuvent coexister et que tous les enfants ne sont pas pareils.


Si ma nounou fait des fautes de français à l’oral, mon enfant a-t-il des chances de les reproduire ? Aura-t-il alors plus de mal à apprendre à parler correctement ?

JS : Encore une fois, la peur de mal faire nous fait trop souvent oublier la réalité langagière dans laquelle nous évoluons. La sociolinguistique a montré depuis bientôt 40 ans que plutôt que de fautes à l’oral, il est plus judicieux de parler de variations. Aucun chercheur n’a réussi à trouver une personne ne « faisant pas de fautes » à l’oral car on se réfère trop souvent aux normes de l’écrit. Apprendre à parler correctement ne signifie rien de précis d’un point de vue linguistique. Parler comme son entourage et savoir adapter sa parole à d’autres environnements langagiers tout au long de sa vie, voilà ce qu’apprendre à parler correctement veut dire.

 

Que vaut-il le mieux (les exemples sont volontairement caricaturaux) :

  •  une nounou qui parle moins bien mais avec un très bon feeling avec les petits ? 
  •  une nounou avec un haut niveau de langage mais moins « proche » des enfants ?

 

 JS : L’essentiel se joue au-delà des aspects visibles de la parole. L’interaction sociale entre l’enfant et autrui reste primordiale. On le sait aujourd’hui, les carences affectives par exemple, ont des conséquences bien plus négatives que l’usage d’un niveau langagier courant (par opposition à soutenu).  

 

Quelle est l’influence de la communication non verbale dans le développement du langage chez l’enfant ?

JS : J’en reviens encore à ces visibles et invisibles de l’acquisition du langage. La dimension non-verbale, en particulier les gestes et les mimiques, le regard, le sourire, joue un rôle essentiel pour comprendre et se faire comprendre. En général, dans la communication humaine, on estime que le non-verbal contribue à plus de 50% dans la communication.

 

Quelle est l’utilité de parler à mon enfant dans une autre langue vivante autre que sa langue « maternelle » ? Est-ce vraiment une bonne idée ?

JS : Cumming qui est un chercheur canadien s’appuie par exemple sur 40 années de recherches internationales pour couper court au stéréotype : « avant d’apprendre une autre langue, il faudrait peut-être maîtriser sa langue maternelle ». Cette idée reçue est fausse car elle simplifie le processus d’acquisition des langues. J’ai donc envie de retourner la question : n’est-ce pas une fausse bonne idée que de croire qu’il faut maîtriser sa langue maternelle pour en apprendre une autre ?


Dans ce cas, vaut-il mieux une nounou bilingue (langue maternelle de l’enfant + langue étrangère – exemple français/anglais) ou une fille au pair étrangère (exemple une anglaise qui vient apprendre le français) ?

 JS : Les deux cas sont forcément intéressants et peuvent être positifs. C’est ce qui se joue au-delà des langues et du langage qui priment. Au cours de son développement langagier, l’enfant fait plus qu’apprendre à parler : les enjeux identitaires, sociaux, psychologiques, affectifs, sont tout aussi primordiaux.


 D’une manière générale (et dans l’idéal), quel type de mode de garde préconiseriez-vous (garde collective ou individuelle) ?

JS : Il semblerait que cette question qui revient très souvent dans la bouche des parents révèle l’incapacité des parents à choisir. Avoir le choix du mode de garde est une chance pour les parents. Sur le territoire, il n’y a pas de crèches partout, d’assistantes maternelles disponibles et le non-choix pour les parents concernés est bien plus embêtant. Vu tout ce que nous avons déjà expliquer, il est clair que le mode de garde n’entre pas en ligne de compte sur les résultats du développement. Un enfant peut-être socialisé très tôt en collectivité et devenir timide et introverti ; un enfant peut rester avec sa mère pendant 3 ans et s’épanouir sans problème dans une classe de petite section de maternelle.


Propos recueillis par Laurline Danguy des Déserts

Le 9 oct. 2012