Interview d'Eirick Prairat

Eirick Prairat, vous êtes professeur de Sciences de l’Éducation à l’Université  Nancy 2 et spécialiste des questions d’autorité et de discipline à l’école. Constate-t-on aujourd’hui l’existence de réels problèmes d’autorité vis-à-vis des jeunes et comment se présentent-ils ?

Nous assistons à une montée de l’indiscipline et, en même temps, à une transformation de ces comportements d’indiscipline. Nous n'avons plus affaire dans les enceintes scolaires à des chahuts traditionnels mais à des chahuts anomiques. Les chahuts traditionnels étaient des transgressions ritualisées, circonscrites dans le temps et dans l'espace, et qui témoignaient, par leur forme même, d'une adhésion aux règles de l'ordre scolaire. Les chahuts anomiques, désordres diffus et peu ritualisés, témoignent d'une désacralisation des règles.

Il n'y a plus de reconnaissance de la règle aux deux sens du mot reconnaître, c'est-à-dire que la loi n'est plus connue ou, si elle l'est, c'est sur un mode distant ; elle n'est plus appréhendée comme une instance régulatrice. Georges Lapassade parle de chahut endémique, les mots changent mais la réalité décrite reste la même. L'indiscipline moderne est donc plus de l'ordre d'un climat, d'une ambiance que le résultat de transgressions toujours clairement identifiables ; c'est un ensemble d'attitudes et de comportements qui tendent moins à renverser qu'à effriter ou à subvertir le cadre normatif par le jeu incessant des petits désordres.

Au-delà de cet aspect polymorphe, on peut, me semble-t-il, distinguer trois types d'indiscipline. Le premier se caractérise par le souci de se dégager de l'emprise scolaire. Se soustraire, se retirer, échapper au travail scolaire parce qu'il est jugé pénible, fastidieux, insignifiant, inintéressant ou tout simplement trop difficile. Au-delà des raisons affichées ou annoncées, il faut comprendre que l'indiscipline a une fonction d'évitement et de retrait. Le second se spécifie par sa fonction d'obstruction.

L'indiscipline vise à empêcher partiellement ou totalement le déroulement normal du cours. On pervertit les règles du jeu et les règles de la communication. Troubler le cours pour ensuite atteindre le professeur dans sa fonction, dans son rôle, dans son statut et parfois dans sa personne. Le dernier est contestation des règles du jeu et des modalités de travail. Il ne s'agit pas de contester pour contester mais de dénoncer un contrat implicite qui s'est instauré dans la classe sans le consentement des principaux intéressés. L'indiscipline a, ici, une fonction d'imposition, elle vise à renégocier de nouvelles règles du jeu. La classe n'est pas seulement un groupe de travail, elle est aussi un groupe de base qui a besoin de se vivre dans une dimension instituante.

 
Le 5 avr. 2011
 
 
 
 
 
Acadomia

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dernier message le 18 févr. 2015, par sysdream:

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