Jeux dangereux, sports extrêmes, défis. Pourquoi les ados jouent-ils avec la mort ?

 Quelle semaine se passe sans que la vie soit émaillée de faits divers tragiques pour des adolescents ? Que ce soient le « jeu » du foulard, le « jeu » du rêve indien ou encore de la canette, les exemples  ne manquent pas. On peut encore citer les défis autour de l’alcool, l’usage de drogues, voire certaines prises de risques dans les relations sexuelles. Pourquoi les adolescents éprouvent-ils le besoin de se mettre en danger ? Quelles sont donc les pratiques dangereuses qui s’apparentent parfois à des jeux ? Comment aider et repérer un adolescent qui va mal ?

 

Pratiques ordaliques : la mise à l’épreuve de l’existence

On les appelle les ordalies. Ces pratiques qui consistent à se mettre en danger et à jouer avec la mort, évoquent ce qu’autrefois, le rite judiciaire appelait le jugement de Dieu, l’ordalie. Il s’agissait alors de prouver l’innocence d’une personne en la confrontant aux éléments de façon violente ; si elle survivait, c’est qu’elle était innocente. Les adolescents ont parfois des pratiques similaires. En s’affrontant à l’interdit que représente la mort, ils tentent de s’éprouver, de vérifier qu’ils existent réellement. «  Les jeunes en souffrance cherchent à se mettre à l’épreuve, comme si la survie ou le sursis était la seule légitimation de leur réalité »[1]. Le but recherché n’est pas la mort, mais l’exploration de sensations fortes : adrénaline, excitation, peur. Il faut éprouver les limites de soi, de ce corps nouveau apparu en cette période troublée de l’adolescence. Il s’agit, en somme, d’une quête de sens et d’identité.

 

Des « jeux » pervers

Cette mise à l’épreuve narcissique met en jeu le corps de l’adolescent dans toutes ses dimensions. Ce dernier se voit et se ressent immortel : ce qui arrive aux autres ne peut pas lui arriver. La plupart des décès causés par un « jeu » du foulard qui a mal tourné ne sont pas des suicides, mais une pratique qui a mal tourné.  D’ailleurs les décès surviennent presque toujours lorsque le jeune a voulu « jouer » seul. En effet, ces prises de risque (ou des actes de violence exercés contre autrui d’ailleurs) se font en groupe. Il s’agit de s’identifier ensemble, en éprouvant ses limites à plusieurs. «  Le groupe est une prothèse d’identité qui donne une valeur essentielle à la présence au monde »[2]. Lé défi est le principal péril : « l’évaluation du danger  est altérée par la nécessité intérieure de briller aux yeux du groupe et de renforcer ainsi son narcissisme propre »[3]. Ce sont essentiellement des jeux « virils », même si les filles ne sont pas en reste dans l’expérience de ces pratiques. Il en va ainsi dans les soirées alcoolisées dans lesquelles boire rapidement une grande quantité d’alcool est valorisé, ou encore consommer de la drogue qui circule de mains en mains permet de ne pas mettre en danger sa position dans le groupe et donc son identité fragile, car balbutiante. Mais il en va de même pour les participations aux rodéos motorisés ou encore au jeu de passage in extremis sous la porte électrique du garage.

 

Un passage difficile et non circonstancié

Ces pratiques peuvent s’apparenter aux rites de passage qui existaient ou existent encore dans certaines sociétés au contrôle social effectif et solide. En effet, le passage de l’enfance à l’adulte se faisait par des rites d’initiation organisés et encadrés par les adultes. Le but n’était pas de faire prendre des risques inconsidérés aux jeunes. « Ce sont des cérémonies qui intéressent l’ensemble d’une classe d’âge et qui mettent symboliquement en scène une mort de la mort : l’enfant doit mourir à l’enfance pour renaitre à la condition d’adulte »[4]. Mais dans une société atomisée comme l’est celle de notre époque contemporaine, les « jeux » dangereux ne peuvent pas être considérés comme des rites de passage. Ils sont « sauvages », dans le sens où aucun adulte ne réglemente et ne sécurise ces comportements dangereux.

 

La mort, comme un effacement

Il s’agit en réalité pour les adolescents de tenter de reprendre le contrôle d’eux-mêmes, de combler des attentes inconscientes qui remontent à la petite enfance. « Chez la plupart de ces jeunes, c’est bien d’insécurité intérieure qu’il s’agit, faute de repères et de limites dûment intériorisés »[5]. Participer à ces pratiques est une manière de rester maître se soi de tester ses limites, « car le fait se s’éprouver diffusément comme immortel n’est pas incompatible avec le sentiment de sa précarité personnelle »[6]. La mort est perçue comme une échappatoire qui n’est pas vécue comme une fin irrémédiable mais plutôt comme un espace de transition, une vacance de soi. Le jeune est à la recherche d’un état, qui s’apparente selon David Le Breton, sociologue et auteur de « La passion du risque », à un vertige. C’est d’ailleurs ce type d’état que recherchent bon nombre de jeunes anorexiques. Ces dernières s’inscrivent dans un contrôle absolu et très puissant d’elles-mêmes, jusqu’à repousser en tentant de l’oublier, la faim qui les tenaille. Ce corps contenu est un moyen d’exprimer le contrôle de l’existence en supprimant les contraintes. Mais le risque est réel dans ces pratiques : c’est celui d’une mort sans retour, ni réveil possible.

Anne-Julie Horblin


[1] Dr. Xavier Pommereau, Quand l’adolescence va mal, J’ai Lu, p. 147

[2] David Le Breton, « Les adolescents et la mort, des jeux de morts au jeu de vivre », in Agora Débats/ Jeunesse n°34 p.30

[3] idem

[4] Dr Xavier Pommereau, Quand l’adolescence va mal, J’ai Lu, pp. 148-149

[5] Xavier Pommereau, Quand l’adolescence va mal, J’ai Lu, pp. 150

[6] [6] David Le Breton, « Les adolescents et la mort, des jeux de morts au jeu de vivre », in Agora Débats/ Jeunesse n°34 p.24

Le 9 nov. 2011
 
 
 
 
 
 
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