Le regard de Rabia Sehil

Quelles différences faites-vous entre une prise de risque et une conduite à risque ?

Les deux « risques » ne procèdent pas de la même logique. La conduite à risques est plus ancrée chez l’individu qui s’y adonne. On peut soupçonner le mal-être d’être là, bien présent et depuis un certain moment déjà (qu’il s’agisse d’alcoolisation excessive, de drogues, de scarification...). La prise de risques s’inscrit davantage dans l’instantané, dans le ponctuel, l’inhabituel. La conduite est une répétition de prises de risques.

 

Que recherchent les jeunes en s’adonnant à ces conduites qui mettent leur vie en jeu ?

Tout le monde n’est pas d’accord, mais moi je classe clairement ces conduites dans le champ des rites initiatiques. L’adolescence est un moment de transformation physique mais aussi psychique ; c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte, et ce passage se fait sans véritable contrôle social. Le rite n’est pas quelque chose de culturellement admis dans notre société et le fait qu’il ne soit pas codifié le rend dangereux. Les conduites à risques  s’inscrivent dans une volonté de dépassement de soi, la recherche d’une meilleure estime de soi. Il s’agit de faire disparaitre, parfois violemment ce que l’on n’aime pas, certaines douleurs ancrées, pour permettre qu’un autre, meilleur, puisse advenir. Ces conduites permettent d’éprouver les limites.

 

Pourquoi ces conduites à risques touchent-elles davantage les adolescents ?

Il ne faut pas perdre de vue que la période de l’adolescence est une période douloureuse : l’adolescent se sépare de ses parents, il se transforme physiquement. Certaines conduites qui marquent le corps offrent, d’une certaine façon, la possibilité de maîtriser ce qui se passe et donc de retrouver une omnipotence qui tend à disparaitre. L’adolescent cherche à tout prix à se différencier de ses parents mais cette différenciation est douloureuse et s’accompagne d’une véritable angoisse.

 

La conduite à risques est-elle une pratique grégaire ou solitaire ?

Le groupe de pairs est important à cet âge là ! L’appartenance au groupe est importante car

elle permet de se différencier des parents auxquels on veut échapper, tout en permettant de s’identifier à des semblables. Les conduites à risques peuvent donc en effet se pratiquer en groupe avec toutes les conséquences du groupe : le défi, la communauté... Je pense à la consommation d’alcool, de stupéfiants, mais aussi aux scarifications qui peuvent se pratiquer en groupe, comme pour marquer le corps. Là aussi cela procède du rite : voir le sang couler permet paradoxalement de s’éprouver vivant. Mais un adolescent isolé peut aussi adopter un comportement à risque (notamment dans des pratiques sexuelles dangereuses). Il n’y a pas de règle, tout dépend de l’individu de son histoire, du moment...

 

Pourquoi la mort est-elle fascinante pour ces ados ?

Parce que la mort fait partie intégrante du processus de vie. C’est une question existentielle et l’adolescent se pose ces questions. Il n’existe pas de journal intime qui ne parle pas de la mort. Les poèmes également abordent le sujet. Mais la mort n’est pas envisagée comme un néant, une fin. Dans l’idée de mourir, il y a celle de renaitre. Pour les ados, la mort n’est pas comprise comme éternelle. Il ne faut pas oublier que l’adolescent est en deuil de son enfance, de la toute puissance de l’enfance... et que cet enfant renait en se transformant en adulte.

 

L’adolescent est-il assez armé pour se poser lui-même des limites ?

Là aussi, tout dépend de l’individu, de son contexte familial, de son histoire. Certains ados ont eu une enfance structurée avec des parents cadrants et contenants ; ceux là ont plus de chance de savoir se poser des limites. Ils ont conscience du danger. Il ne faut pas oublier que ce sont les parents les premiers poseurs de limites. Si ces derniers ont su le faire, l’adolescent est armé. En revanche, les adolescents qui ont eu pendant la petite enfance à faire face à des défaillances parentales ou à un environnement insécurisant, auront plus de difficultés. Ils méconnaitront davantage les risques et iront les chercher.

 

Quel rôle les parents peuvent-ils jouer pour prévenir ces conduites dangereuses ?

Les parents doivent avant tout être présents auprès de leur adolescent. Ce n’est pas nécessairement une présence physique, mais l’intérêt porté pour la vie de leur enfant est primordial. Attention à ne pas être alarmiste et inquiet outre-mesure. Un juste milieu doit être trouvé : il s’agit d’être à l’écoute, d’échanger, de prévenir de certains dangers. L’important est que les adolescents puissent reconnaître les situations à risques. Le rôle des parents en matière de prévention est vraiment aidé par l’institution scolaire qui fait un énorme travail de prévention. Il ne faut pas en douter : les adolescents ont l’information. Il ne reste donc plus qu’à exercer une vigilance bienveillante.

 

Quand faut-il s’inquiéter ?

Parler de la mort d’un point de vue philosophique n’est pas inquiétant. En revanche, lorsque des signes de rupture (repli sur soi, distance avec les amis...) accompagnent ces échanges, que des paroles comme : « il faut en finir » ou « la seule solution c’est de mourir », il ne faut pas hésiter à orienter son ado vers un professionnel. Un tiers est indispensable pour aider à résoudre des difficultés relationnelles ancrées qui se révèlent aux détours de l’adolescence. Cette aide est d’autant plus importante que les adolescents s’inscrivent dans l’agir, c’est-à-dire dans la pulsion, sans contrôle.

 

Propos recueillis par Anne-Julie Horblin

Le 9 nov. 2011
 
 
 
 
 
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