Meurt-on encore à l’heure du 2.0 ?

Alors que le deuil n’a jamais été aussi tabou dans notre société, les sites permettant de conserver la mémoire des disparus prolifèrent sur la toile. Internet en devenant « passeur » contribue-il à créer une ambigüité ou permet-il un travail, de deuil qui n’existe plus ?

Cela peut arriver. Un matin, en se connectant sur son profil Facebook, votre adolescent est invité à fêter l’anniversaire d’un de ses amis décédé tragiquement dans un accident il y a deux mois. Colère et tristesse sont alors des sentiments qui s’entremêlent à la vue de ce rappel frôlant l’indécence. Si la mort est bannie de nos sociétés contemporaines, véritable sujet tabou pour laquelle la place se fait de plus en plus rare, la mort est bien présente sur Internet. Ainsi, de nombreuses pages sont créées chaque jour par des proches afin de rendre hommage à leur cher disparu. Les amis laissent des messages témoignant de leurs pensées et souvenirs. Les moments forts ne sont pas oubliés : « Happy birthday mec, on s'ennuie beaucoup et on pense à toi...love you ». Facebook, fort de ses 500 millions de profils a même prévu un mode particulier, le mode commémoratif, pour les personnes décédées ayant eu un profil actif. Le profil devient alors un véritable lieu de culte virtuel, permettant de rompre avec l’ambigüité du statut classique. Si cette communication avec l’au-delà peut laisser perplexe, d’autres sites internet[1] vont plus loin en permettant d’envoyer après sa mort des photos, vidéos et autres messages à des personnes choisies. Il est donc possible, de recevoir dans sa boite mail un message d’une personne décédée...plusieurs mois après. Réminiscence du passé ou apparition du surnaturel ? Ce type de message peut choquer mais correspond aussi à une boite de souvenirs retrouvée par hasard.

 

Un espace pour exprimer son deuil

Ces nouvelles possibilités peuvent étonner. Pourtant, elles répondent à un besoin social : celui de trouver une réponse à une question qui n’en a pas: « La mort est un irréductible pour la pensée. Elle est par nature sans représentation autre qu’imaginaire car nul ne saurait témoigner d’un état vers lequel pourtant tous s’acheminent »[2]. Aujourd’hui, la mort est désocialisée, déritualisée et laisse les individus, notamment les adolescents, seuls, face à elle, en plein désarroi. « Nulle part, comme dans les villes nouvelles ou les métropoles contemporaines où, rien n’est prévu pour les morts, ni dans l’espace physique, ni dans l’espace  mental »[3]. Ces cimetières virtuels répondent à une nécessité faisant partie du processus du deuil : écrire à un mort est une étape parmi d’autres pour accepter la mort. Cela permet de mettre des mots sur sa douleur et de chercher à partager avec d’autres cette situation. Rien d’alarmant donc, si cette phase dure un peu ou se réitère aux anniversaires de décès. En revanche si ce lien se prolonge régulièrement au bout de 4 ou 5 ans, il ne faut pas hésiter à faire aider son enfant : le deuil risque de devenir pathologique et Internet peut contribuer à entretenir le déni de la réalité. Car on meurt encore à l’époque du 2.0 !


[1] Par exemple : www. foruforever.fr  ou encore www.laviedaprès.com

[2] David Le Breton, Les adolescentes et la mort, in Agora

[3] Jean  Baudrillard, L’échange symbolique et la mort, Gallimard, Paris 1970, p. 31

Le 9 nov. 2011
 
 
 
 
 
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dernier message le 18 févr. 2015, par sysdream:

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