Pourquoi les parents sont-ils prêts à investir dans la scolarité de leur enfant ?

Massification et démocratisation de l’enseignement entrent-elles en conflit d’intérêt avec les aspirations parentales des classes moyennes et supérieures ?

La fonction émancipatrice de l’école est associée depuis plus de trente ans à une volonté de démocratisation de la sphère scolaire. En 1975 la loi Habby met en place le collège unique dont la vocation est d’accueillir dans un même établissement tous les élèves de la 6e à la 3e pour qu’ils y suivent un enseignement identique et ouvre ainsi les portes du lycée à un plus grand nombre. Cependant ce collège unique reste très hétérogène dans sa fréquentation. Et si, sur le papier, tout le monde s’accorde à dire que cette démocratisation est aussi juste que nécessaire, d’un point de vue plus individuel, les familles – en particulier les plus favorisées  - adoptent des stratégies éducatives visant à assurer la réussite de leur enfant aujourd’hui mise en concurrence par l’élargissement du recrutement.

L’intérêt collectif entrerait ainsi en conflit avec l’intérêt particulier. Selon un sondage Harris Interactive d'octobre 2011, « l'éducation vient juste après la santé dans les domaines dans lesquels les parents sont prêts à envisager des dépenses supplémentaires pour leurs enfants, et 56% des parents jugent que le soutien scolaire est un bon complément à l'enseignement classique ».

 « Si les cours particuliers se développent autant aujourd’hui c’est parce qu’on est confronté à la massification scolaire. Comme hier, les élites souhaitent maintenir socialement leur descendance grâce à l’obtention d’un diplôme. Pour ce faire, ces parents pensent qu’il faut recourir à une structure d’accompagnement de la scolarité quelle qu’elle soit. Aujourd’hui, un certain nombre de familles issues de milieux populaires font aussi appel à des structures d’accompagnement de la scolarité réalisant ainsi un véritable investissement dans la scolarité de leur enfant », confirme la sociologue Anne-Claudine Oller.

En effet, selon une étude de l’IFOP pour Acadomia (2005), 65 % des parents ayant déjà eu recours au soutien scolaire pour leur enfant appartiennent à des professions intermédiaires - employés ou ouvriers. Les  CSP+ représentent 26% des adeptes du soutien scolaire. « Quand on est confronté aux difficultés scolaires de son enfant, on fait tout son possible pour lui permettre de réussir : le scolariser dans le privé alors qu’on est prof dans le public, par exemple… Là encore cela peut sembler contradictoire mais ce n’est pas simplement du « faites ce que je dis et ne faites pas ce que je fais », c’est lié à un contexte social particulier. Et les différents travaux montrent bien que tous les parents ne sont pas tous "stratèges" de la même manière. Par exemple parmi les coachés scolaires, très peu sont des enfants de profs et ce sont très majoritairement des enfants de cadres d'entreprise », poursuit la sociologue.

Le prix du maintien social et de la sérénité parentale

Pour les parents ayant une connaissance de l’école, le plus souvent étant eux-mêmes le produit d’une réussite scolaire, la recherche de l’efficacité ou de l’excellence de leur enfant prime sur l’égalité des chances et la mixité sociale. L’école est perçue comme un outil de réussite sociale et tous les moyens sont bons pour permettre à leur enfant d’en tirer profit.  Choix de l’établissement – transfert du public vers le privé ou choix d’un établissement public réputé, recours au soutien scolaire privé, séjours linguistiques ou encore coaching scolaire : la réussite scolaire ne se joue plus aujourd’hui uniquement sur les bancs de l’école.  

« On peut en effet (…) analyser le recours aux cours particuliers et à l’enseignement privé ou l’appropriation de certains établissements comme des nouvelles formes de « clôtures sociales » face à l’élargissement du recrutement. (…) Cette évolution (…) favorise la transition vers une parentocratie (Brown 1990) c'est-à-dire vers un poids croissant des mécanismes de marché dans la reproduction scolaire des élites », expliquent dans une étude les sociologues Brigitte Darchy-Koechlin et Agnès van Zanten (La formation des élites (2005)).

« Certes, ce sont les familles qui envoient leurs enfants à des cours particuliers, qui les dirigent vers des coachs scolaires ou leur offrent des séjours linguistiques à l’étranger, mais pourquoi les familles le font ? Et dans quel contexte le font-elles ? On ne peut pas retirer cette construction familiale de la réussite scolaire de son contexte social. Derrière tout cela, il y a quand même la peur du chômage, de l’avenir de leurs enfants », pondère Anne-Claudine Oller.  

De plus cet investissement parental dans l’éducation des enfants, au travers de soutien scolaire, coaching, etc, n’a pas la seule fonction de maintien social. C’est aussi le prix que certains parents payent pour pacifier leurs relations avec leur enfant.

« Ces lieux d'accompagnement de la scolarité sont "des tiers lieux éducatifs", c'est-à-dire entre l'école et la famille. Ainsi, l'élève se met à distance des possibles tensions scolaires et familiales. Dans les entretiens menés avec les parents, on peut se rendre compte que l'école (la question des devoirs, de la réussite scolaire) cristallise, plus que d'autres sujets, les tensions familiales. Faire coacher son enfant, lui faire prendre des cours particuliers, l'inscrire dans un dispositif d'accompagnement scolaire, ce peut être également, pour les parents (et les enfants), un moyen de "pacification" de leurs relations », analyse Anne-Claudine Oller.

L’école pousse-t-elle les parents à investir le champ de l’instruction ?

Une question alors se pose : l’école ne pousse-t-elle pas indirectement les parents à investir le champ de l’instruction –qui théoriquement lui incombe- en demandant aux élèves de travailler en dehors de ses murs ?

Selon une étude de la DEP (1) « le recours aux cours particuliers payants reste très typé socialement : familles d’enseignants, de cadres, de chefs d’entreprises ou commerçants. Ce sont surtout des parents qui se disent dépassés et qui disent manquer de temps ». Selon la DEP, c’est surtout la mère qui participe à l’aide aux devoirs « La part des mères qui aident leur enfant diminue au fur et à mesure de l’avancement dans la scolarité : 95% en école élémentaire, 84% en collège, 53% en lycée général et 40% en lycée professionnel. »  La moitié des mères sans diplôme se déclarent souvent dépassées dès le primaire par les devoirs scolaires contre 14% des mères diplômées. Et en moyenne, un enfant qu’il soit écolier, collégien ou lycéen, est aidé 15 heures par mois par ses parents pour faire ses devoirs. (19 heures en primaire, 14 heures au collège, 6 heures en lycée général ou technologique) (2)

Ce temps extrascolaire consacré aux devoirs du soir contribuerait donc à la fois aux inégalités scolaires entre enfants issus des milieux populaires et ceux issus de milieux favorisés, mais encouragerait aussi le recours à un accompagnement scolaire privé.  

 Investissement parental : le facteur sine qua non de la réussite scolaire

L’investissement parental est-il pour autant un facteur sine qua non de réussite scolaire ? Oui, mais attention, cet investissement parental n’est pas uniquement financier. Il est avant tout humain et commence très tôt dans la vie de l’enfant. Une étude Pisa (3) révèle que « Les élèves de 15 ans à qui leurs parents ont souvent lu des livres lors de leur première année de primaire affichent des résultats sensiblement supérieurs lors du cycle Pisa 2009 à ceux des élèves à qui leurs parents n’ont lu des livres que rarement, voire jamais. » Cette implication des parents permettrait de contourner le déterminisme social selon cette étude : « L’avantage de performance des élèves à qui leurs parents ont lu des livres durant leurs premières années de scolarisation est manifeste, et ce indépendamment du milieu socio-économique familial ».

L’engagement parental a une large influence sur la réussite scolaire. Si un parent s’intéresse à son enfant, à ce qu’il fait, au monde qui l’entoure, il lui donne la confiance indispensable pour tirer profit de l’enseignement qu’il reçoit. « L’engagement des parents auprès de leur enfant de 15 ans est également fortement corrélé à la performance de ce dernier aux évaluations Pisa » Ainsi, l’enquête Pisa montre que d’autres activités parent-enfant, telles que « discuter de livres, de films, ou de programmes de télévision », « discuter de la qualité du travail scolaire de son enfant », « prendre le repas principal à table avec son enfant » et « passer du temps simplement à parler avec son enfant », sont également en corrélation avec une amélioration de la performance scolaire des élèves en compréhension de l’écrit.

Si l’investissement éducatif parental ne peut se substituer au rôle de l’école, il lui est complémentaire. Et s’il peut-être financier, il ne peut être dissocié de l’investissement humain.

(1)     DEP, février 2006

(2)     L’aide aux devoirs apportée par les parents, Marie Gouyon, Insee, Décembre 2004

(3)     www.pisa.oecd.org

Le 17 avr. 2012
 
 
 
 
 
Acadomia

rejoignez notre forum

Que pensez-vous du système de notation français ?

dernier message le 18 févr. 2015, par sysdream:

"error..."