Rencontre avec Claire Meljac

Psychologue, docteur en psychologie, Claire Meljac fut l’élève du célèbre psychologue Jean Piaget. De son enseignement naquit un intérêt prononcé pour l’apprentissage des mathématiques. Elle fut l’une des première psychologues à s’intéresser à l’acquisition des fondamentaux du calcul et aux difficultés rencontrées par certains enfants à cet égard. Sa thèse « décrire, agir, compter » se consacra d’ailleurs à cette thématique. Dès lors, elle ne cessa de publier avec les plus grands chercheurs sur le sujet.

Comment en êtes vous arrivée à tisser des liens entre la psychologie et les mathématiques ?

Quand j’ai fait ma thèse tout le monde rigolait ! L’intérêt de la psychologie pour les maths n’était plus à la mode ! J’avais eu comme professeur Jean Piaget. Et loin d’avoir un don pour les maths à l’instar de brillants polytechniciens, j’avais besoin que l’on m’explique les notions pour les comprendre. C’est bien là la position idéale pour comprendre les difficultés que rencontrent les enfants dyscalculiques. Car pour les aider à surmonter des obstacles, il est nécessaire de les éprouver soi même –à moindre échelle évidemment.

Quelles sont les caractéristiques des enfants dyscalculiques ?

Ce sont des enfants qui ont des difficultés psychologiques. Mais on ne peut pas réduire les maths à un pur assemblage de règles, ni à la castration comme l’a fait Françoise Dolto, pédiatre et psychanalyste française. Le rapport aux maths, c’est une personne avec toute son histoire personnelle qui va aborder une discipline qui est le fruit de centaines de milliers d’années d’histoire. L’homme a mis très longtemps pour forger des concepts qui semblent aller de soi.

Comment est apparue la notion de dyscalculie ?

La notion de dyscalculie est apparue quand on a été forcé de constater que, malgré leur rareté relative à l’école primaire, des enfants rencontrent de grosses difficultés avec les bases en calcul. La dyscalculie, c’est le calcul malade. On a forgé une maladie par le vocabulaire, ce qui est une erreur car une maladie ne se définit pas par un mot mais par des symptômes. C’est donc par la grille médicale appliquée à un trouble des apprentissages que l’on a approché ce problème. C’est une notion confuse car la plupart des enfants qui consultent pour dyscalculie ont beaucoup d’autres troubles que ceux que représente pour eux le calcul.

Vous dites que les enfants qui souffrent de dyscalculie sont rares. Pourtant, les études révèlent qu’un enfant sur deux a des difficultés sérieuses en calcul.

Attention, ce dont je parle, ce sont des difficultés en primaire, des difficultés profondes de l’esprit. Quand un ado est mauvais en maths en 3e on peut se demander si ce ne sont pas les profs qui n’ont pas su s’y prendre ou les programmes qui ne sont pas adaptés. Il ne faut pas voir une maladie systématiquement quand on parle de disciplines compliquées pour lesquelles on n’a pas toujours de goût. Quand on parle de dyscalculie, on parle de personnes qui ne distinguent pas la soustraction de la division, d’enfants ne sachant pas dénombrer depuis le début.

Quelles sont les différences entre l’innumérisme et la dyscalculie ?

L’innumérisme est aux nombres ce que l’illettrisme est aux lettres. Selon moi, l’innumérisme ne touche pas plus de monde que la dyscalculie. Il y a deux écoles qui s’affrontent en brandissant deux mots différents.

Mais tout de même, on parle de moins de 0,5% de cas de dyscalculie en primaire quand on évoque un élève sur deux souffrant d’innumérisme…

Un enfant sur deux ? Mais alors : c’est la norme ! Cela ne veut rien dire « un enfant sur deux souffre d’innumérisme ». Ce sont peut-être les programmes qui sont trop exigeants, ou l’enseignement qui est mal fait ! Il faut réfléchir avec sa tête et non avec les statistiques ! Peut-être que la mauvaise formation des maitres pour restriction budgétaire explique cette augmentation des cas d’innumérisme !

Comment aide-t-on les enfants qui présentent une dyscalculie ?

Il faut analyser les difficultés en question avant d’aider à régler une dyscalculie. Mais cela n’est possible que grâce à une longue pratique qui n’est malheureusement pas enseignée en psychologie ou en pédagogie. On commence tout juste aujourd’hui à avoir les instruments pour analyser ce type de difficultés. Et les chercheurs dans le domaine ne sont pas suffisamment repérés. 

Comment diagnostique-t-on une dyscalculie ?

C’est difficile car tout ce qui a trait aux mathématiques est lié au développement de l’intelligence. Vous savez la stigmatisation, l’exclusion vient souvent de l’enfant lui-même. Il se dit qu’une discipline ne le concerne pas, pour des raisons qui lui sont propres. Après deux ans, les enseignants s’aperçoivent enfin que l’enfant est dyscalculique… Il est alors essentiel de développer des moyens de lui venir en aide si l’on ne veut pas qu’il soit marqué à jamais.

Vous expliquez que le rapport de l’individu aux mathématiques est très complexe car il s’inscrit dans la continuité de milliers d’années d’histoire de l’humanité… Quelle est cette histoire des mathématiques ?

Dans mon récent ouvrage –à paraitre très prochainement- je me suis centrée sur la notation, la représentation des quantités. Les mathématiques, c’est la manière de rendre présent et mobile ce qui est absent et immobile. Pour vous donner un exemple : quand on a des réserves de blé, on doit savoir si ces réserves sont suffisantes pour nous permettre de survivre. Cette quantité, il faut alors trouver un moyen de la représenter. En cela, on peut dire que les maths sont un instrument de survie qui permet de se représenter quelque chose qui est absent.

On retrouve dans l’histoire de l’homme des marques exprimant des quantités qui sont bien antérieures à la lecture ou l’écriture dans l’esprit humain. Les maths sont bien plus robustes que les mots, elles ont des fondements très sûrs dans l’esprit humain.

Très tôt l’humanité s’est efforcée d’inscrire des quantités. L’homme tue trois bisons et on retrouve sur les murs et sur des os cette quantité que l’on marque, que l’on figure. Chaque civilisation a ainsi forgé son propre système de dénombrement. Puis, avec l’invention du 0, ces systèmes sont rendus plus complets et plus souples. En plus du dénombrement, il devient possible de modifier et de prévoir. On assouplit la numération.
Vous savez, c’est en raison de cette histoire très ancienne que je souris quand on me parle d’innumérisme parce que l’esprit humain est très numérique ! Chaque personne qui évolue dans un bain éducatif normal peut réussir en calcul.

Mais la société actuelle n’encourage-t-elle pas une majorité d’individus à s’affranchir du calcul ?

C’est pour cela qu’il ne faut pas s’amuser avec une calculette avant d’avoir compris les bases ! Il faut être attentif à ce que les moyens modernes ne viennent pas remplacer l’inscription dans le corps des mathématiques.

Quelle est l’importance du corps dans les mathématiques ?

On commence par compter sur ses doigts et il est essentiel de passer par le relai corporel. Le corps sert de lieu de représentation des quantités. Sauter, courir, se mouvoir : c’est favoriser l’apprentissage des mathématiques car en maths, le corps est un écran sur lequel se projettent les notions abstraites. Le corps c’est cette frontière où s’exprime la réalité. Et les fondements de l’esprit critique se situent là.

Que peuvent faire les parents pour aider leur enfant à développer son rapport aux maths ?

D’abord, les parents doivent instaurer un climat de confiance et ne pas polariser sur les maths. On favorise l’apprentissage des maths en laissant son enfant dessiner, construire des tours à l’aide de cubes, en le faisant jouer avec des outils de représentation spatiale. Il faut essayer de faire évoluer son enfant dans un monde que l’on peut comprendre. Il faut montrer de la cohérence, donner du sens à ce que l’on fait. Donner aux enfants la logique dans laquelle on vit, c’est leur offrir des bases solides pour que les choses ne soient pas arbitraires. Et cela, c’est appliquer la logique mathématique dans tout ce que l’on fait.

Propos recueillis par Héloïse Léon

Le 12 sept. 2011
 
 
 
 
 
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