Rencontre avec Maitre Thibault de Montbrial

Le sport de haut niveau donne-t-il lieu, plus que d’autres milieux, à des défiances vis-à-vis de la loi et notamment des lois propres au sport ?

Le sport, quand il a vocation à devenir une activité professionnelle, ne devrait pas être analysé différemment de toute autre activité professionnelle. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas et il n’y a aucune raison qu’il y ait une exemplarité dans le sport de haut niveau. Les médias et la société réclament peut-être cette exemplarité, mais les sportifs pros font leur métier et n’ont rien demandé à cet égard !

Ceci étant dit, le sportif de haut niveau est un individu qui n’envisage qu’une chose : gagner. Comme pour tous les autres citoyens soucieux d’atteindre le sommet professionnel, il y a ceux qui vont essayer de réussir en restant dans le cadre fixé par les règles, et d’autres qui vont tenter de les contourner.

Le dopage illustre bien ce flirt avec les limites. Dans le sport, l’optimisation de la préparation est culturelle. Le dopage a cette particularité de fixer la limite non sur la prise de produits exogènes –qui est intégrée par 100% des sportifs- mais sur le fait que ces produits soient autorisés ou pas. Je m’explique : un joueur de foot qui joue sous infiltration prend un produit exogène – qui pour le coup est autorisé- et cela n’interpelle personne. Si ce même joueur prend de la créatine – interdite en France- il franchit la limite. Alors que dans d’autres pays on ne considérerait pas qu’il se dope.

Pour les parents, il est important de comprendre que pour le sportif l’enjeu consiste à optimiser sa préparation sans franchir les limites fixées par la loi. Et cela, un jeune va l’apprendre assez vite dans son environnement sportif s’il montre quelques dispositions en compétition. Mais après tout, c’est un peu la même chose dans la vie de tout le monde : on se dope au café ou à la vitamine C – produits autorisés- pour être plus performant au travail… Dans certains milieux (et pas seulement la pub ou la finance !), le produit phare c’est la cocaïne… Quel que soit le milieu, la tentation existe pour tous d’aller vers une assistance extérieure pour être le  plus performant possible…

Vous parlez d’un apprentissage du flirt avec les limites dans le sport… Qui pousse le sportif à se doper ?

Oui, c’est une culture propre au sport. Il y a un discours très ambigu sur le dopage dans certains clubs et dans certains sports en particulier : le cyclisme et les sports de force notamment, mais aussi le rugby et même le football. Les éducateurs, s’ils remplissent leur rôle, mettent en garde contre le dopage et ses conséquences. Mais plus le sportif évolue vers le haut niveau, plus il va rencontrer des gens enclins à le tenter et le solliciter à violer la règle du jeu dans sa préparation. En pratique, le propos va se faire ambigu, va évoquer les produits dits « de récupération » ; des artifices comme les A.U.T. (Autorisation d’Usage à des fins Thérapeutiques) permettent même  de légaliser certaines prises : on entend parfois dans le monde professionnel  que quand un sportif professionnel change de club et donc de médecin, il change également de pathologie ! De fait, les A.U.T. permettant de traiter l’asthme ou les problèmes rénaux constituent une forme de légalisation du dopage, dès lors qu’elles permettent de prendre  des produits interdits sous le prétexte d’une pathologie souvent imaginaire. Mais la règle est formellement respectée : il n’y a donc juridiquement  pas dopage. Et l’on se retrouve ainsi avec parfois plus d’une douzaine d’asthmatiques dans les clubs professionnels de sports collectifs…

Cette forme de transgression, ce n’est rien d’autre que l’application à la préparation physique, par exemple, de la notion tactique de faute utile sur un terrain de foot pour arriver à stopper une action adverse  à 40 mètres de son but. Sauf que dans le dopage, on ne joue pas avec des cartons jaunes, mais avec sa santé…

Cette pratique du dopage est-elle encore aujourd’hui un tabou ?

Il y a une omerta sur le sujet encore aujourd’hui. Même si la France a engagé des politiques volontaristes dans la lutte contre le dopage, politiques de droite comme de gauche. Mais de là à affirmer que tous les clubs et mêmes certaines fédérations sont sortis de l’ambiguïté…

Ce qui est édifiant, c’est d’entendre de grands champions répondre qu’ils ne se sont jamais dopés « parce qu’ils n’ont jamais été contrôlés positifs » ! Ainsi, dans l’esprit du  sportif, on n’est dopé que si on se fait prendre ! Curieuse façon de voir les choses… d’autant que si tous les dopés se faisaient prendre au contrôle, ça se saurait…

Qu’est-ce que les parents peuvent faire pour éviter à leur enfant sportif de tomber dans le dopage ?

Le rôle des parents est de rester très vigilants. Il y a un discours initial sincère sur les vertus du sport  qui permet de développer un esprit sain dans un corps sain. Il est vrai également que le sport structure, sociabilise. Ce discours correspond donc à une réalité. Mais il en existe une autre, qui apparaît dans un second temps et d’abord de façon plus diffuse. Plus le sportif évolue, progresse, mûrit, plus le discours sur la performance et le dopage devient ambivalent. Les parents ne doivent pas angéliser le monde du sport s’ils veulent protéger leur enfant de ses dangers. Mais cette vigilance ne doit pas se transformer en paranoïa !

Les dangers du sport ne se résument pas au dopage. D’autres affaires, de mœurs par exemple, éclaboussent régulièrement le sport de haut niveau…

Dans les Creps ou les centres de formation, il y a les mêmes risques et les mêmes dérives notamment sexuelles, que dans les internats classiques en particulier au moment du bizutage. Mais il y a tout de même un particularisme : le sport sublime le corps. Cet hédonisme associé à l’adrénaline que provoque la pratique intensive d’un sport et aux changements hormonaux naturels à l’adolescence  (et parfois stimulés par des produits exogènes) peut, associé à la promiscuité et à la notion parfois mal digérée  d’« esprit d’équipe », donner un mélange explosif. Il est vrai que des histoires de mœurs se produisent régulièrement dans les internats des sports études, il est important en ce sens que les parents fassent parler leurs enfants et leur enseignent le respect de leur corps et de celui de l’autre.

Est-ce que les parents sont seulement au courant que ce type d’affaires existe plus fréquemment qu’on ne l’imagine dans les lieux dédiés aux sportifs ?

Les affaires d’agression et de viol dans ces endroits peuvent effectivement être considérablement minorées, voie étouffées. Et les parents doivent être attentifs aux brusques changements de comportement de leur enfant.

Mais la question ne se résume pas aux lieux de formation. Il arrive régulièrement qu’un sportif professionnel au sommet de sa carrière soit associé à des scandales sexuels. Certains défrayent la chronique, mais souvent ces scandales sont tus car il n’y a pas de plainte, même si tout le monde dans le milieu (journalistes compris) le sait. Par exemple, une grande star du foot français est par ailleurs connue pour ses frasques régulièrement étouffées. Une fille a un jour voulu porter plainte contre lui, mais après en avoir été dissuadée « vigoureusement »,  elle a fini par y renoncer.

L’actualité récente démontre cependant que la France a encore un retard culturel réel pour accepter que ses personnages les plus connus (et pas seulement  les sportifs) soient soumis au même régime que le citoyen lambda dans ce domaine……

Quel avenir pour les sportifs de haut niveau lorsque leur carrière s’achève ? Y a-t-il une vie après le sport ?

Le sportif de haut niveau, le professionnel, est quelqu’un qui a l’argent, la gloire et, parce qu’il a fait du sport depuis qu’il est tout petit, manque trop souvent de base culturelle pour digérer tout cela. Un sportif qui réussit est adulé du public et protégé par son entourage comme un enfant roi, il ignore souvent ce qu’est la frustration.

Or, l’être humain se structure notamment par l’acceptation de la frustration.

Le jour où le sportif arrête sa carrière, même s’il a de l’argent de côté, il est coupé des deux émotions principales qui le faisaient vivre : l’adrénaline de la compétition et la reconnaissance.

Pour ces raisons, l’arrêt d’une carrière est souvent associé à un manque physique et psychologique qui, comme l’ont par exemple fort bien expliqué l’ancien cycliste Erwan Menthéour ou l’ex-rugbyman et médecin Serge Simon, peut parfois être aussi dur pour le sportif qu’une cure de désintoxication pour un drogué.

Il faudrait améliorer la préparation à ce passage délicat et l’accompagnement du sportif à ce moment de sa vie. Car dans les sports mineurs, où l’argent ne coule pas à flot, c’est encore pire. L’ex-sportif doit gagner sa vie, et se retrouve face à la réalité du monde du travail où il est mis en compétition avec des gens qui ont dix ans d’expérience professionnelle. Il devient un quidam moins bien doté que les autres. Il ne dispose plus de ses repères, et peut paraître désemparé dans le monde réel.

Vous avez des enfants, que vous encouragez à pratiquer du sport, comment réagiriez-vous si l’un d’entre eux vous annonçait qu’il souhaite entamer une carrière dans le haut niveau ?

J’essaierais de trouver un juste équilibre entre d’une part l’encouragement et le soutien, et d’autre part le maintien dans un recul systématique vis-à-vis de son sport. Et en toute hypothèse, je lui interdirais formellement d’arrêter ses études !

Comment éviter que le sportif décroche de ses études ?

C’est un combat qui doit rapprocher les parents et les éducateurs. Il est beaucoup plus difficile d’être accompagné dans ses études s’il n’y a pas en marge du sport un encadrement sportif qui encourage à la poursuite d’un cursus scolaire et un encadrement familial tout aussi vigilant...

Propos recueillis par Héloïse Léon

Le 26 mai 2011
 
 
 
 
 
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