Pour ou contre le soutien scolaire payant ?

Etat des lieux 

Un quart des élèves scolarisés en collège et en lycée disent avoir recours au soutien scolaire payant. Dans les lycées de prestige ce sont 75% des élèves qui en bénéficient (1). Des chiffres éloquents. Mais si l’engouement pour le soutien scolaire semble n’avoir jamais été aussi large, il n’a pour autant rien de nouveau. « Les cours particuliers ne datent pas d’hier », explique Anne Claudine Oller, sociologue de l’éducation. « Ils se développent au XIXe siècle, avec les précepteurs dont les services sont destinés aux enfants de bonnes familles. » Et la massification de l’enseignement dans la seconde partie du XXe siècle a contribué à l’essor du soutien scolaire. « Comme hier, les élites souhaitent maintenir socialement leur descendance grâce à l’obtention d’un diplôme. Un certain nombre de familles issues de milieux populaires suivent ce mouvement, réalisant un véritable investissement dans la scolarité de leur enfant. »

Si les motivations expliquant le développement du soutien scolaire n’ont guère changé depuis un siècle et demi, le paysage du soutien scolaire s’est pour sa part métamorphosé. Traditionnellement, ce secteur est celui des enseignants -en fonction comme à la retraite- et des étudiants qui proposent des cours particuliers contre une rémunération le plus souvent non déclarée. Mais depuis une vingtaine d’année, des entreprises se sont lancées sur ce marché en expansion – en 2009 les cours particuliers représentaient un marché de 1 018 millions d’euros, contre 870 millions en 2000 (2). Acadomia, Complétude et des dizaines d’autres sociétés proposent une mise en relation encadrée entre les familles et les « précepteurs », participant à l’assainissement d’une économie souvent qualifiée de « grise » car s’emparant de fait d’une part du gâteau. Mais loin de faire l’unanimité, le fleurissement d’entreprises éducatives soulève de nombreuses problématiques, souvent dogmatiques, parmi lesquelles la notion de propriété de l’éducation – l’instruction appartient-elle au service public ou au secteur  privé ?- ou encore celle d’égalité éducative.

Pour ou contre ?

Jean Bourdon est économiste spécialiste de l’éducation.  Parmi les avis favorables au soutien scolaire, il recense « une personnalisation du service éducatif vers ceux qui ont des difficultés (passagères ou récurrentes) dans l'offre classique d'éducation, ceci est conforme à l'idée de la charte scolaire, « l’accompagnement à la scolarité » y est défini comme «l’ensemble des actions visant à offrir aux côtés de l’école, l’appui et les ressources dont les enfants ont besoin pour réussir à l’école, appui qu’ils ne trouvent pas toujours dans leur environnement familial et social. Ces actions, qui ont lieu en dehors du temps de l’école, sont centrées sur l’aide aux devoirs et les apports culturels nécessaires à la réussite scolaire. Ceci entre dans une lecture libérale qui dit qu'en fonction des principes d'efficacité et de subsidiarité mieux vaut laisser œuvrer les initiatives et marchés locaux ». Il relève également parmi les avis favorables « la satisfaction des familles à voir une offre d'éducation plus sur mesure répondant à leurs attentes et aspirations vers l'éducation ».

Autre argument « pour » : selon la sociologue Anne-Claudine Oller, les lieux d’accompagnements à la scolarité sont des « tiers lieux éducatifs », entre l’école et la famille, qui permettent de mettre à distance certaines tensions. « Les élèves, mais aussi leurs parents, pointent (les bénéfices du soutien scolaire): une éventuelle pacification des relations familiales, un "mieux-vivre" sa scolarité, être moins angoissé ». En effet, selon une étude de l’IFOP pour Acadomia (2005), 90% des parents estiment que le soutien scolaire est efficace; ils constatent une hausse sensible des résultats de leur enfant. Cette aide semblerait en effet jouer sur le comportement des enfants : « 81 % des parents bénéficiaires du soutien scolaire pour leurs enfants ont remarqué qu’ils avaient gagné en confiance en eux. 79 % des élèves ont constaté que le soutien scolaire leur avait permis de mieux organiser leur travail et 71% arrivaient à une meilleure concentration. » 

Selon, Mark Bray, économiste : « En France, l’industrie du soutien scolaire (…) est stimulée par des initiatives gouvernementales, y compris des incitations fiscales à investir dans des cours particuliers. Par ces initiatives, les pouvoirs publics cherchent à améliorer les résultats scolaires tout en partageant la charge financière des parents. »

Argument qui est le plus souvent repris par les détracteurs du soutien scolaire payant, car si « les actions commerciales que sont les cours particuliers répondent à un besoin ponctuel et ne portent pas la plus grande attention à la continuité du service éducatif ; ces actions commerciales (…) sont sources d’iniquité." (3) », poursuit l’économiste Jean Bourdon.

Juste ou injuste ?

Iniquité. Le mot est lâché. L’Ecole est là pour promouvoir l’équité, sociale, culturelle, pour démocratiser, pour éduquer les masses. Et tout d’un coup, sans crier gare, le soutien scolaire viendrait marcher sur les plates bandes de cet ascenseur social qu’est l’Ecole en rebattant les cartes en faveur des plus privilégiés.
Mark Bray – ancien directeur du centre de recherche en éducation comparée et professeur à l’université de Hong Kong- affirme que « la marchandisation de l’éducation incarnée par l’industrie du tutorat a des implications aux ramifications multiples. En premier lieu, cela remet en question l’engagement pris par les gouvernements et les sociétés qu’ils représentent de respecter le principe d’éducation libre et gratuite tel qu’il est contenu dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen signée par les Nations Unies et par de nombreuses constitutions nationales. En second lieu, on a pu démontrer que le tutorat pérennise et accentue les stratifications sociales, quel que soit le contexte. » (4)

Pour l’économiste Jean Bourdon, dans l’absolu le soutien scolaire payant n’est pas injuste : « il peut être organisé en offre collective comme l’ont compris certaines collectivités qui sont en partie opérateurs et souvent financeurs de soutien scolaire. Toutefois même quand il est offert gratuitement et sans aucune discrimination, on retrouve le phénomène suivant lequel ce ne sont pas ceux qui auraient le besoin le plus aigu de soutien scolaire qui y participent (contraintes de transport, de disponibilité...).  ». Ainsi, le leader du soutien scolaire en France –Acadomia- avait lancé un partenariat avec des collectivités locales pour proposer du soutien scolaire gratuitement à des enfants issus des quartiers populaires. Cette initiative ne fut pas pérennisée faute de participants.

Le constat est douloureux : les enfants naissent égaux en droits, pas en faits. Selon l’Insee (Les inégalités de réussite à l’école élémentaire : construction et évolution (5)) l’école ne vient pas à bout des inégalités sociales entre les élèves. Les enfants issus de milieux sociaux modestes sont les plus nombreux à entamer difficilement leur histoire scolaire. Loin de faire table rase du niveau social pour bâtir le niveau scolaire, chaque année passée en primaire creuse de 10% supplémentaires le sillon entre les élèves défavorisés et les autres. L’iniquité reprochée au soutien scolaire extérieur à l’école réveille des douleurs très profondes, parmi lesquelles l’effondrement du mythe fondateur égalitaire que représente l’Ecole. « L’école représente un idéal républicain : elle apparaît comme devant permettre l’ascension sociale.  Et recourir à des cours particuliers apparaît alors comme un manquement de l'école. C’est un peu le choc entre l’idéal républicain et la réalité », confirme Anne-Claudine Oller.

Le soutien scolaire une menace pour l’école ?

Pour autant le soutien scolaire représente-t-il une concurrence ou une menace pour l’école ? « Non », répond la sociologue. « Pour qu’il y ait mise en concurrence il faudrait que ces organismes privés de soutien scolaire puissent se substituer à l’école. Ce n’est pas le cas. » Sans jouer sur le même tableau que l’Ecole, le soutien scolaire révèlerait toutefois certains défauts du système scolaire. « Si vous entendez par « mise en défaut  de l'école» le fait que les organismes privés de coaching ou de soutien scolaire font ce que l’école ne fait pas ou ce qu'elle devrait faire, dans ce cas, oui. Mais la question qu'il faut se poser, c'est " est-ce à l’école de prendre en compte toutes les individualités et de permettre à chaque individu de s'épanouir?" Effectivement, ces dispositifs d'accompagnement de la scolarité (les cours particuliers, le coaching scolaire) font des choses que l’école ne fait pas. Quand on est dans un cours particulier, on peut se tromper autant de fois que l’on veut, à l’école cela semble plus difficile… Dans un cours particulier on est tout seul avec un enseignant, à l’école ce n’est pas le cas. Dans un cours particulier on adopte le rythme que l’on veut, à l’école non », rétorque Anne-Claudine Oller.

La société a changé, les attentes des parents aussi. Il y a moins de places dans l’ascenseur social et toujours plus d’élèves sur les bancs de l’école. Les mots « individualisation », « personnalisation » sont entrés dans le champ lexical de l’enseignement. Mais l’Ecole doit-elle et est-elle en mesure de répondre à ces nouveaux besoins ? Le soutien scolaire appartient-il au Service Public ou au secteur privé ? « Dans la mesure où le soutien scolaire ne remet pas en cause l’intérêt général, il peut présenter un bilan efficace en fonction du principe de subsidiarité », conclut l’économiste de l’éducation Jean Bourdon.

(1)    Etude Melot 2007

(2)    Résultats du « Compte de l’Education » Principes, méthodes et résultats pour les années 1999 à 2009, les Dossiers, n 199, DEPP/MEN, Paris

(3)    Extrait de l’avis du HCE : Le travail des élèves pour l’école, en dehors de l’école.

(4)    Extrait de « Le tutorat de complément privé : la marchandisation de l’éducation et l’effacement des frontières public/privé »

(5)    INSEE 2006 : Les inégalités de réussite à l’école élémentaire : construction et évolution (http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ref/fporsoc06d.pdf )

Le 17 avr. 2012
 
 
 
 
 
Acadomia

rejoignez notre forum

Que pensez-vous du système de notation français ?

dernier message le 18 févr. 2015, par sysdream:

"error..."