regards d'experts

L'échec scolaire

3 janv. 2011

Interview de Delphine Rouyer

Parcours Bibliographie

 


Delphine Rouyer, vous êtes psychologue spécialiste des troubles attentionnels. Comment se déclarent-ils dans un contexte scolaire, social donc ?

Ces troubles attentionnels engendrent un manque de concentration. Ils sont en général liés à des idées, des obsessions, qui font que les enfants restent fixés à cette idée qui va les envahir. La conséquence est qu’ils ont du mal à répondre à une tâche. L’attente de l’autre devient alors oppressante et le retour à la réalité, par une remarque de l’enseignant par exemple, est perçu comme un choc, une violence.

Quelles sont les conséquences de ces difficultés en termes d’intégration scolaire ?

L’interaction avec les autres est difficile, a fortiori à l’école. Dans la classe, l’adulte peut gérer son rapport avec les autres enfants.  Mais dans la cour, les camarades stigmatisent souvent celui qui a des difficultés et lorsqu’il progresse, ils ne sont pas reconnaissants de ses efforts. L’enfant est étiqueté.

Ces troubles attentionnels sont ils rattachés au spectre autistique ?

Il peut y avoir dans les troubles attentionnels cet aspect autistique de la bulle. Ils peuvent être associés à d’autres symptômes faisant partie du spectre autistique, comme les troubles du contact. Les troubles du contact, c’est ne pas regarder l’autre ou ne pas le voir lorsqu’on le regarde. Ces derniers entrainent un problème de communication empêchant notamment une perception du second degré. Si l’on ne voit pas le sourire de son interlocuteur lorsqu’on reçoit un message au second degré, il est perçu au premier degré. Le message est donc blessant.

Mais attention, si ces troubles sont parfois effectivement liés à de l’autisme, il convient de se méfier de cet effet de mode qui a tendance à prendre l’enfance pour une maladie ! On peut avoir des troubles sans pour autant être autiste ou hyperactif. Se rejouent sur la scène scolaire des choses non abouties. Par exemple, un enfant qui dort mal, qui a des angoisses nocturnes va exprimer son manque de sommeil par une agitation. Il convient alors de comprendre l’origine de ses troubles du sommeil et non d’éluder le problème en réglant simplement son agitation.

Vous parlez d’une inflation des diagnostics d’autisme. Pourquoi cette tendance ?

C’est un problème lié à l’aide et aux soins dont peuvent bénéficier les personnes reconnues handicapées. Des aides que les parents des enfants en difficulté recherchent et dont ils ont légitimement besoin. Quand des troubles attentionnels sont repérés, ils peuvent être diagnostiqués handicap, car révélant une forme d’autisme. L’enfant est alors suivi par un cortège de spécialistes qui vont découper les symptômes selon leurs disciplines : l’orthophoniste pour le langage, le psychologue pour la thérapie, le psychiatre pour l’ajustement thérapeutique médicamenteux. Or, si ces professionnels ne travaillent pas ensemble, ce qui peut arriver, ils peuvent passer à côté de l’origine des troubles. D’autre part, ces professionnels travaillent avec leurs propres convictions, selon leurs obédiences idéologiques : d’un côté les comportementalistes, de l’autre les neurologistes. Ce qui est frappant, c’est de voir à quel point il existe des querelles de clocher en la matière. Selon les écoles, le trouble portera un nom différent et sera ou non diagnostiqué autisme.

Au regard de ces dysfonctionnements, la psychiatrie l’emporte souvent avec un avantage majeur – et je suis ironique - qui est de traiter le trouble de la même façon qu’un trouble organique. On maîtrise donc le psychisme, mais pas les origines du mal. Cela met un point d’arrêt à la prise en charge du traitement thérapeutique. Bien sûr il y a des bénéfices : l’enfant peut aller mieux grâce aux traitements et à l’accompagnement. Si le handicap n’est pas déficitaire, il va progresser, intégrer ses troubles, s’adapter au système notamment scolaire. Et puis, pour les parents, la reconnaissance du handicap permet de déculpabiliser. L’envers du décor, c’est que l’enfant évolue avec cette image de lui-même : il est handicapé. Et second problème de cette prise en charge pratique : le contexte familial ou un environnement néfaste ne sont pas forcément pris en compte. Un jour ou l’autre, la cocotte enfermant des symptômes contenus mais non réglés peut exploser.

Vous parlez d’adaptation au système, à l’école... Pour les enfants souffrant d’une pathologie ou non, les difficultés scolaires deviennent souvent une maladie à part entière !

L’échec scolaire ou les grosses difficultés entraînent une perte d’estime de soi, une déstabilisation. Certains enfants vont jusqu’à s’amputer de leurs capacités car ils ont des compétences non reconnues par le système scolaire. Censurer ses capacités permet de développer une opposition à l’adulte, enseignant ou parent. Si l’adulte n’adapte pas sa réponse à cette mise en échec de l’enfant – de l’ado le plus souvent - cela provoque une sur enchère de l’échec. Vous savez, pour un élève il est plus simple de rater que de réussir. Or l’ado sait de manière préconsciente où il pèche. Le ratage utilisé comme opposition à l’adulte peut également permettre une valorisation aux yeux des autres élèves. Au risque parfois d’être « contagieux » et d’entraîner un chahut général. Car à l’adolescence cette opposition est recherchée de tous. Pour répondre à cette problématique, il convient d’avoir conscience qu’à l’origine de tout cela, il y a toujours une souffrance.

Vous entendez donc que l’adulte référent, l’enseignant en l’occurrence, devrait donc avoir la possibilité de s’adapter à l’élève…

Oui. Mais il y a de toute façon une problématique difficile pour l’enseignant. Car le rapport prof-élève est bâti sur des phénomènes de transferts.  L’enseignant parle de son rapport subjectif à l’objet du savoir. Il révèle donc quelque chose d’intime et a une représentation du savoir idéal. Il exprime une attente vis-à-vis de l’élève. Or, si l’élève ne répond pas à son attente, l’enseignant peut se sentir renvoyé à son propre échec. S’il rejette cette remise en question, il ne répondra pas aux besoins de l’élève. Pour moi, au cœur du potentiel d’amoindrissement de l’échec scolaire, il y a la prise en compte du désir de l’élève, la valorisation de son peu d’expression. Mais surtout, il ne faudrait pas être dans l’urgence de rentrer dans un cadre ou un programme, car les capacités humaines de l’enseignant en pâtissent forcément.

Pourquoi les adolescents, même s’ils ont été bons élèves, rencontrent souvent des difficultés scolaires ?

L’adolescence c’est le réveil pulsionnel. C’est la réactualisation des théories sexuelles abrasées durant la période de latence qui sublime les pulsions par le savoir. Si le réveil pulsionnel est trop important il peut briser cette sublimation dans la transmission du savoir. Le savoir, la bonne note, ne suffisent plus toujours à satisfaire son besoin de séduction. Cela peut alors donner lieu à une mise en échec de soi-même à l’encontre de l’autorité. Mais ce qui est essentiel de souligner, c’est que ce n’est pas un prof ou une mauvaise rencontre qui provoque l’échec. Ces derniers ne sont que les déclencheurs de la réactualisation de douleurs antérieures. Et il est important de donner des réponses à l’ado en humanisant la figure de l’adulte. Car l’ado a besoin de s’identifier malgré tout. Sauf qu’il faut trouver le ton juste, sans remettre en cause son autorité, mais sans adopter la posture du maître insupportable au regard d’un adolescent qui voit en l’adulte ce qu’il va devenir. Réussir ce pari d’apaiser un adolescent, c’est lui permettre de devenir un adulte qui tiendra la route.

Quand on parle de l’échec scolaire de son enfant, c’est le monde qui s’écroule. Pour autant tout le monde peut-il réussir à l’école ?

Ça c’est le monde idéal, n’est ce pas ? Que tous puissent suivre une scolarité, dans un système classique. Or pour les parents, il est douloureux de voir son enfant sortir de ce système. Pourtant, la question de l’orientation, du projet de vie doit être posée. Pour qu’un individu se sente bien dans sa peau, il faut que ses qualités soient mises en valeur. Or le système éducatif pose la question de savoir si on peut faire du mieux pour les meilleurs… mais pas toujours celle de ce qu’on va faire pour les moins bons.

Les parents devraient être attentifs à ne pas trop exprimer envers leurs enfants un désir de talent qui n’arrive pas. Quand il y a difficulté, la remédiation est toujours possible, à condition de trouver un établissement adapté aux capacités et aux besoins de son enfant, y compris dans le système classique. Sauf que remédier ne veut pas toujours dire devenir bon élève, cela signifie davantage permettre de développer des capacités. Mais surtout, plus que sur le talent, il faut miser sur l’épanouissement de l’enfant : à travers le sport, la musique, l’art...

Propos recueillis par Héloïse Léon

 
 
 

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